Bosser dans le flou – lettre d’Infos #16 [novembre 26]

Ce que vous trouverez dans cet article.
🟠 ÉDITO

Oui, mais en ce moment, quel brouillard !!!

« On attend encore les arbitrages. »

« Les priorités ? Elles ont changé depuis hier. »

« On n’a pas toutes les informations, mais il faut avancer ! »

Alors, ça vous parle ?

Bienvenue dans le monde merveilleux du travail au XXIe siècle !

Pendant longtemps, nous avons parlé d’un monde VUCA : Volatil, Incertain (Uncertain), Complexe et Ambigu. Un environnement dans lequel prévoir devient difficile et les certitudes de plus en plus fragiles.

Mais voilà qu’un nouvel acronyme s’invite dans le paysage : BANI. Un monde Fragile (Brittle), Anxieux, Non linéaire et parfois Incompréhensible.

Tout un programme ! Et le changement de perspective est intéressant : il ne s’agit plus seulement de décrire un monde imprévisible, mais aussi de souligner la fragilité de nos systèmes et les tensions que cette imprévisibilité fait peser sur nous.

Et face à tout cela, que faisons-nous ? Nous cherchons à anticiper davantage, à tout clarifier, à multiplier les plans, les indicateurs et les contrôles… Comme si nous pouvions faire disparaître le brouillard à force d’allumer des projecteurs !

Résultat ? Beaucoup d’énergie dépensée, parfois pour bien peu de clarté retrouvée.

Mais est-ce vraiment le flou qui nous épuise, ou notre besoin de vouloir tout maîtriser ?

Et si nous apprenions à distinguer le flou qui nous désorganise, celui qu’il faut traverser et celui qui peut, contre toute attente, ouvrir de nouvelles possibilités ?

C’est ce que je vous propose d’explorer ce mois-ci !

🟠 LE SUJET

Le flou, cet invité qui s’impose partout !

Nous avons longtemps cultivé une certaine idée du bon professionnel : celui qui sait, prévoit, organise, maîtrise et apporte des réponses.

Un bon manager ? Il sait où il va et emmène ses équipes.

Un bon dirigeant ? Il anticipe et prend les bonnes décisions.

Un bon collaborateur ? Il comprend ce qu’on attend de lui et produit les résultats demandés.

Sauf que, et nous y sommes totalement confrontés,  notre environnement ne joue plus vraiment selon ces règles !

Les marchés évoluent, les technologies bouleversent les métiers, les attentes changent, les jeunes générations nous bousculent, le climat fait le grand huit …

Et nous devrions continuer comme si de rien n’était à travailler, collaborer et décider !

Le flou : faut-il vraiment tout éclaircir ?

Saviez-vous que nous ignorons encore la nature de 95 % du contenu de l’Univers ?

Selon les estimations des cosmologues, la matière ordinaire ne représente qu’environ 5 % de l’Univers. Le reste se répartit entre matière noire (27 %) et énergie noire (68 %), deux composantes dont nous mesurons les effets sans en connaître véritablement la nature. Vertigineux, non ?

Et pourtant, cette immense part d’inconnu n’empêche pas les scientifiques de chercher, de formuler des hypothèses et de progresser !

Alors pourquoi, dans notre travail, avons-nous tant de mal à accepter de ne pas tout savoir ?

Car attention, tous les flous ne se ressemblent pas et nous confondons trois formes de flou qui pourtant appellent des réponses bien différentes !

1. Le flou qui nous épuise

C’est celui des objectifs imprécis, des responsabilités ambiguës, des décisions reportées et des consignes contradictoires.

Vous savez, quand trois personnes vous demandent trois choses différentes, toutes urgentes, évidemment !

Dans ces situations, nous ne travaillons pas seulement à réaliser notre mission. Nous dépensons une énergie considérable à anticiper les réactions, à vérifier, à corriger, à recommencer , parfois à deviner ce qu’on attend de nous, voire ce qu’on pense qu’on attend de nous !

Une énergie considérable dépensée à comprendre ce qu’il faudrait faire, plutôt qu’à le faire.

Ce n’est plus du travail, c’est un jeu de piste dont personne n’a le plan.

L’INRS identifie d’ailleurs les objectifs flous et les instructions contradictoires parmi les facteurs de risques psychosociaux.

Ce flou-là n’a rien de stimulant. Il désorganise, fragilise les relations et disperse notre énergie.

L’enjeu n’est pas d’apprendre à le supporter mais bien plus à travailler à le réduire.

2. Le flou qu’il faut apprendre à traverser

Nous ne savons pas tout. Nous ne pouvons pas tout anticiper. Et nous ne maîtrisons pas toutes les variables.

Une décision stratégique, une transformation d’organisation, une évolution professionnelle : autant de situations dans lesquelles nous aimerions disposer de toutes les garanties avant de nous engager.

Mais ces garanties n’existent pas toujours. Alors, faut-il attendre ? Attendre le bon moment, le bon contexte, la certitude que nous ne nous tromperons pas ?

Le risque, c’est de confondre prudence et immobilisme.

Car certaines informations ne deviennent accessibles qu’une fois que nous avons commencé à agir.

La robustesse ne consiste pas à supprimer l’incertitude, mais à conserver notre capacité à décider, apprendre et nous ajuster malgré elle.

Cela suppose de remplacer parfois la recherche du plan parfait par une logique d’expérimentation, d’itération avec des décisions proportionnées aux risques et des possibilités de réajustement.

3. Et puis il y a le flou qui ouvre des possibles !

Vraiment, un flou qui soit fécond ?

À la Renaissance, Léonard de Vinci perfectionne le sfumato, une technique picturale qui estompe les contours et fond les ombres et les lumières.

Paradoxalement, c’est en renonçant à des contours parfaitement nets qu’il donne à ses peintures tant de profondeur et de vie.

Bien avant lui, le Tao Te King ouvrait déjà une réflexion fascinante : « La voie qui peut être exprimée par la parole n’est pas la Voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n’est pas le Nom éternel. » (Cf. Lao Tseu, Tao Te King, chapitre 1, traduction Stanislas Julien (1842).)

Autrement dit, une définition, nommer une réalité ne signifie pas en énoncer tout le sens.

Et je pose l’hypothèse que dans ce monde fou, cette sagesse pourrait nous inspirer au travail … comme à la maison !

Imaginez une réunion dans laquelle on demande :

« Comment pourrions-nous faire autrement ? »

Avant même que les idées aient émergé, quelqu’un répond :

« Oui, mais ça ne marchera pas parce que… »

Fin de l’exploration. Retour aux solutions connues.

Or inventer suppose de supporter temporairement de ne pas savoir.

Laisser vivre une question, confronter des points de vue, imaginer des solutions inhabituelles.

Le flou devient alors un espace à explorer, et non plus un problème à résoudre immédiatement. Car à force de vouloir tout délimiter, prévoir et maîtriser, on risque fort d’étouffer l’inattendu, les idées nouvelles et les possibilités que nous n’avions pas imaginées !

Finalement, la vraie compétence serait de savoir reconnaître le flou auquel nous sommes confrontés.

Car nous ne pouvons pas répondre de la même manière à une consigne ambiguë, un avenir incertain et une question qui demande de la créativité.

Dans le premier cas, nous avons besoin de clarification.

Dans le deuxième, de repères, de discernement et d’adaptation.

Dans le troisième, d’ouverture, de curiosité et de liberté d’exploration.

Et c’est là que notre responsabilité de manager, de dirigeant, mais aussi d’être humain, prend tout son sens.

Savoir quand apporter de la clarté, quand accepter de ne pas savoir et quand laisser émerger ce qui n’existe pas encore !

🟠 LE DECLIC

« Ce n’est pas parce que l’avenir est flou que le présent doit l’être. »

Nous confondons parfois deux choses : ne pas connaître l’avenir et ne pas savoir comment agir aujourd’hui.

La première est souvent inévitable, la seconde pas toujours !

Un manager  ou quiconque n’est pas obligé d’avoir réponse à tout, en revanche, il peut dire clairement :

« Voilà ce que nous savons. Voilà ce que nous ignorons. Voilà ce que nous décidons pour l’instant. Et voilà quand nous réexaminerons la situation. »

Pas de fausses certitudes, pas de promesses impossibles, juste des repères suffisamment solides pour que chacun puisse agir.

La clarté, ce n’est pas tout savoir. C’est rendre explicite ce sur quoi nous pouvons compter.

🟠 L’EXPERIENCE

La réunion anti-brouillard

Je vous propose une expérience à mener lors de votre prochaine réunion d’équipe, d’un projet collectif ou même face à une décision personnelle qui vous préoccupe.

Choisissez une situation dans laquelle vous avez l’impression que personne ne sait vraiment où il va et posez trois questions :

  1. Qu’est-ce qui est certain aujourd’hui ?

Les faits établis, les décisions déjà prises, les contraintes réelles.

Attention à ne pas confondre une hypothèse, une opinion et une information vérifiée !

  1. Qu’est-ce qui reste ouvert ?

Les éléments inconnus, les options encore possibles, les décisions qui dépendent d’autres acteurs.

L’idée n’est pas de combler toutes les zones d’ombre, mais de les rendre visibles.

  1. Qu’est-ce qui doit être décidé maintenant, par qui et sur quelle base ?

Moment très satisfaisant de l’expérience, car c’est maintenant que vous pouvez prendre la main et décider.

Vous aurez à choisir entre ces questions qui peuvent attendre et d’autres qui nécessitent un arbitrage ou encore une expérimentation.

Et comme d’habitude, élaborez votre plan d’action – bien rassurant ;-), puis fixez la date pour réexaminer ce qui aura évolué.

Ainsi vous ne fabrique pas artificiellement de la certitude, en revanche vous évitez que l’incertitude ne se transforme en confusion collective.

Les résultats sont surprenants : parfois, quelques phrases précises économisent des heures de discussions et des doutes délétères !

🟠 LES TIPS
  1. Arrêtez de faire semblant de savoir

Dire « Je ne sais pas encore » n’est pas un aveu d’incompétence.
À condition de préciser ce que vous allez faire pour changer la donne.

  1. Autorisez les questions sans réponse immédiate

Dans un collectif, ne pas savoir peut devenir une formidable occasion d’apprendre. Encore faut-il que chacun puisse poser une question, exprimer un doute ou proposer une idée sans craindre d’être jugé.

  1. Clarifiez les responsabilités, pas seulement les objectifs

Un objectif, même parfaitement formulé, ne sert pas à grand-chose si personne ne sait qui décide, qui agit et qui arbitre les désaccords.

  1. Accordez-vous des ‘flous féconds’

Tous les flous ne génèrent pas le même impact, alors, avant de devoir décider à tout prix et immédiatement, demandez-vous si le fait de rester dans le flou est dangereux ou potentiellement fécond.

Ajustez votre niveau de prudence aux conséquences possibles.

  1. Et surtout, ne laissez pas le flou s’installer par défaut

L’incertitude n’est pas toujours un choix. L’absence de dialogue, de clarification ou de décision en est parfois un !

Et aussi, une dernière question…

Dans votre quotidien, qu’est-ce qui reste flou parce que personne ne peut encore savoir… et qu’est-ce qui reste flou parce que personne n’a vraiment osé clarifier ou décider ?

La différence mérite peut-être qu’on s’y attarde !

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